Dans son livre « La Casa Calda », au chapitre consacré au nouvel artisanat, Andrea Branzi relève plusieurs points intéressants à analyser.
Je pense qu'il est important de distinguer la pratique artisanale de l'artisan et la pratique artisanale du designer.
Le designer, intégré à une production sérielle, a cependant un rapport très artisanal à la production à travers l'expérimentation, le prototypage... Il essaie de mettre en place des représentations de son projet. Le terme produit, comme prototype d'ailleurs, me posent problème parce qu'ils sous entendent l'objet dans sa finalité et j'essaie de définir le travail artisanal du designer, donc un travail qui est en continuelle recherche et n'a pour ainsi dire de finalité qu'une découverte auprès des technologies qui constituent son environnement. L'idée pour le designer est de faire émerger des processus de création, plutôt que des créations pures, parce qu'ils sont une force directe pour l'industrie qui elle met en forme l'objet. Le fait de mettre en place des dispositifs répond davantage à ce que serait la pratique même du designer, poser des problèmes plutôt que de trouver des solutions. Proposer des ouvertures plutôt que des réponses figées.
Le designer expérimente avec les propriétés de mise en forme de la machines. C'est ce qu'on retrouve dans le projet de François Brument Vases#44. « Ces vases sont modélisés par le son de la voix. Pour la réalisation de chaque pièce, le modèle qui est généré est transmis à une machine de fabrication directe par frittage de poudre polyamide. » (1) En prototypant des vases par l'intermédiaire du son, il crée un processus de mise en forme et se sert des propriétés de la machine pour créer. Mais on ne cherche pas à remettre en question la façon dont la machine fait. Elle fraise, dépose du fil, imprime... on interroge ses caractéristiques et on intervient sur son environnement. Se préoccuper de son « faire » reviendrait à se questionner sur son optimisation et donc se demander comment réaliser mieux et plus rapidement, qui n'est pas une priorité pour le designer.
C'est à travers ces essais que Branzi qualifie, je pense, d'artisanal le travail exécuté pour l'industrie. « Il s'agit d'un artisanat indispensable à la production industrielle et qui souvent même la précède […] Par rapport à la production en série, le nouvel artisanat se situe donc en marge ou bien en avant mais non « contre », car il ne travaille ni sur la technique ni sur la production mais essentiellement sur l'expression. Sa fonction est d'être un laboratoire privilégié de l'industrie, il permet de réaliser des modèles qui élargissent considérablement le répertoire de l'industrial design actuel. »(2)
En aucun cas, Branzi ne parle de « travail artisanal du designer », mais l'explication qu'il construit dans ce chapitre illustre de manière assez juste les pratiques que pourrait mener ce dernier. On pourrait rapprocher ce « nouvel artisanat » dont Branzi parle à une des nombreuses facettes du design.
Ce qui va différencier le travail du designer et de l'artisan n'est peut-être donc pas dans leur pratique même, mais davantage à la relation qu'ils entretiennent avec l'industrie. En effet il ne faut pas éluder les préoccupations différentes du designer et de l'artisan. L'artisan a une pratique qui n'est en aucun cas destinée à la production industrielle. De ce fait il est libéré de nombreuses contraintes techniques, productives et commerciales. Les recherches et expérimentations qu'il mène ont un but essentiellement expressif parce qu'il est traditionnellement lié à des valeurs culturelles. Je pense que l'artisan s'adresse à « un marché stable qui a ses produits spécifiques. Le public demande des produits faits main ou qui semblent tels […] et qu'il attribue à ces produits une continuité avec la culture traditionnelle et ses applications. »(2) L'utilisation que l'artisan a de ces nouveaux moyens de production lui permettent la reproduction pure et simple de modèles existants, déjà élaborés par la tradition. Là où l'artisan cherche à vendre un petit nombre d'objets à haute valeur culturelle, l'industrie cherche, elle, à vendre des produits à valeur culturelle moyenne en grand nombre. Ainsi l'artisan se détache d'une production industrielle non pas parce que son système productif diffère, mais bien parce que la stratégie économique adoptée est différente.
Il est ici intéressant de remarquer toute la difficulté et l'ambiguïté de définir le design. Il me semble que le design fonctionne de concert avec l'industrie, il accepte son système productif ET économique, mais n'exclue en même temps en aucun cas les valeurs culturelles et traditionnelles que défend l'artisanat. Le designer n'est pourtant pas un mélange, aussi subtil qu'il puisse être, entre l'industriel, l'ingénieur et l'artisan parce qu'il développe des techniques expérimentales qui lui sont propres.
- François Brument, http://www.in-flexions.com/
- Andrea Branzi, La Casa Calda.
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