mercredi 14 décembre 2011

Artisan et designer

Dans son livre « La Casa Calda », au chapitre consacré au nouvel artisanat, Andrea Branzi relève plusieurs points intéressants à analyser.
Je pense qu'il est important de distinguer la pratique artisanale de l'artisan et la pratique artisanale du designer.
Le designer, intégré à une production sérielle, a cependant un rapport très artisanal à la production à travers l'expérimentation, le prototypage... Il essaie de mettre en place des représentations de son projet. Le terme produit, comme prototype d'ailleurs, me posent problème parce qu'ils sous entendent l'objet dans sa finalité et j'essaie de définir le travail artisanal du designer, donc un travail qui est en continuelle recherche et n'a pour ainsi dire de finalité qu'une découverte auprès des technologies qui constituent son environnement. L'idée pour le designer est de faire émerger des processus de création, plutôt que des créations pures, parce qu'ils sont une force directe pour l'industrie qui elle met en forme l'objet. Le fait de mettre en place des dispositifs répond davantage à ce que serait la pratique même du designer, poser des problèmes plutôt que de trouver des solutions. Proposer des ouvertures plutôt que des réponses figées.
Le designer expérimente avec les propriétés de mise en forme de la machines. C'est ce qu'on retrouve dans le projet de François Brument Vases#44. « Ces vases sont modélisés par le son de la voix. Pour la réalisation de chaque pièce, le modèle qui est généré est transmis à une machine de fabrication directe par frittage de poudre polyamide. » (1) En prototypant des vases par l'intermédiaire du son, il crée un processus de mise en forme et se sert des propriétés de la machine pour créer. Mais on ne cherche pas à remettre en question la façon dont la machine fait. Elle fraise, dépose du fil, imprime... on interroge ses caractéristiques et on intervient sur son environnement. Se préoccuper de son « faire » reviendrait à se questionner sur son optimisation et donc se demander comment réaliser mieux et plus rapidement, qui n'est pas une priorité pour le designer.
C'est à travers ces essais que Branzi qualifie, je pense, d'artisanal le travail exécuté pour l'industrie. « Il s'agit d'un artisanat indispensable à la production industrielle et qui souvent même la précède […] Par rapport à la production en série, le nouvel artisanat se situe donc en marge ou bien en avant mais non « contre », car il ne travaille ni sur la technique ni sur la production mais essentiellement sur l'expression. Sa fonction est d'être un laboratoire privilégié de l'industrie, il permet de réaliser des modèles qui élargissent considérablement le répertoire de l'industrial design actuel. »(2)
En aucun cas, Branzi ne parle de « travail artisanal du designer », mais l'explication qu'il construit dans ce chapitre illustre de manière assez juste les pratiques que pourrait mener ce dernier. On pourrait rapprocher ce « nouvel artisanat » dont Branzi parle à une des nombreuses facettes du design.
Ce qui va différencier le travail du designer et de l'artisan n'est peut-être donc pas dans leur pratique même, mais davantage à la relation qu'ils entretiennent avec l'industrie. En effet il ne faut pas éluder les préoccupations différentes du designer et de l'artisan. L'artisan a une pratique qui n'est en aucun cas destinée à la production industrielle. De ce fait il est libéré de nombreuses contraintes techniques, productives et commerciales. Les recherches et expérimentations qu'il mène ont un but essentiellement expressif parce qu'il est traditionnellement lié à des valeurs culturelles. Je pense que l'artisan s'adresse à « un marché stable qui a ses produits spécifiques. Le public demande des produits faits main ou qui semblent tels […] et qu'il attribue à ces produits une continuité avec la culture traditionnelle et ses applications. »(2) L'utilisation que l'artisan a de ces nouveaux moyens de production lui permettent la reproduction pure et simple de modèles existants, déjà élaborés par la tradition. Là où l'artisan cherche à vendre un petit nombre d'objets à haute valeur culturelle, l'industrie cherche, elle, à vendre des produits à valeur culturelle moyenne en grand nombre. Ainsi l'artisan se détache d'une production industrielle non pas parce que son système productif diffère, mais bien parce que la stratégie économique adoptée est différente.

Il est ici intéressant de remarquer toute la difficulté et l'ambiguïté de définir le design. Il me semble que le design fonctionne de concert avec l'industrie, il accepte son système productif ET économique, mais n'exclue en même temps en aucun cas les valeurs culturelles et traditionnelles que défend l'artisanat. Le designer n'est pourtant pas un mélange, aussi subtil qu'il puisse être, entre l'industriel, l'ingénieur et l'artisan parce qu'il développe des techniques expérimentales qui lui sont propres.
  1. François Brument, http://www.in-flexions.com/
  2. Andrea Branzi, La Casa Calda.

dimanche 11 décembre 2011

L'utilisation des nouvelles technologies

Les premières interrogations émergent de la pertinence de développer la technique du bois gonflable. Elle est onéreuse en temps, en matériaux, la mise en œuvre étant délicate, elle provoque beaucoup de défauts donc des déchets. Le résultat qui en découle est donc cher. Ce prix est justifié par la minutie, mais de tels détails ne sont souvent perçu que par des professionnels eux-mêmes, qui n'ont pas les moyens de s'offrir ce type de réalisation.
Qu'est-ce qui pousse Arca à poursuivre ces recherches autour du bois gonflable. Je pense qu'il est économiquement judicieux d'y réfléchir. Ce principe de bois gonflable est difficile à mettre en forme et n'est pas rentable. Est-il possible de développer des travaux menés d'abord dans le cadre scolaire ? Il y a peut-être des limites à cette technique, au delà des limites liées aux contraintes techniques, purement commerciales. [Ce sont de pures hypothèses, mais elles me permettent d'ouvrir la réflexion qui suit.]
Quelles sont les motivations de poursuite ?
Et c'est à ce stade que j'aimerai réfléchir au rapport entre la pratique manuelle et le prototypage rapide. On sait que le bois gonflable est réalisable « manuellement », mais l'aide du cutter laser simplifie énormément la tâche. Dans cette optique, pourrait-on trouver d'autres moyen de rendre la mise en place de l'airwood plus rapide, donc moins chère ?
Ces questions liées aux nouvelles technologies n'interviennent que dans un sens. On sent qu'on a un problème de conception, on manque de précision, de temps, donc on délègue le travail à la machine. On peut déjà dire que les simples scies à ruban, scies circulaires, raboteuses... permettent ces raccourcis. Ces technologies ont indéniablement permis de faire un bond dans la création. A partir du moment où la machine n'intervient plus comme fin, on sait qu'on est capable, non pas de plus, mais de réalisations différentes. L'impression 3D par exemple permet de réaliser des assemblages et liaisons mécaniques autrefois impossibles. Les nouvelles technologies employées par Arca (stéréolythographie, fraisage 5 axes, découpe laser...) interviennent-elles comme fin ou comme moyen ? [A ce stade, je ne connais pas assez leur travail pour savoir si les nouvelles technologies apportent quelque-chose autre que du gain de temps et de la précision. De nouvelles rencontres sont prévues pour continuer ma réflexion.]
Je ne cherche absolument pas à défendre une pratique de ces nouvelles technologies, je cherche à comprendre les intérêts de les considérer comme moyen ou comme fin.
Encore une fois, c'est peut-être simplement des questions économiques et pratiques qui guident les choix. Arca loue l'utilisation des machines de prototypage rapide, le temps d'appropriation, d'expérience avec ces outils doit être limité !
Je me pose ces questions d'utilisation des nouvelles technologies, parce qu'elles sont peut-être caractéristiques du travail du designer. Au fond, si on ne considère que la phase de réalisation et de prototypage, le travail de l'artisan, du prototypiste, du maquettiste et du designer est proche. [Il y a un article d'Andrea Branzi sur le Nouvel Artisan qu'il faudrait que j'analyse pour apporter de la matière au sujet] Le designer est d'ailleurs bien souvent moins compétent dans cette phase de création. Il n'a que peu de maîtrise de l'outil, d'un savoir faire... Là où le designer trouve place et se démarque serait plus dans une phase d'expérimentation, où il décortique la complexité d'un système, en épuise les possibilités, énumère des problèmes... Je pense que le designer voit un sujet comme, au départ, un problème complexe (sûrement parce qu'il n'est expert en rien). De ce fait l'objet de ce problème n'est, en amont,  absolument pas défini ce qui va permettre de créer des rencontres pleines de naïveté et donc de faire émerger des possibilités nouvelles.
Le designer ne peut se résoudre à imprimer, fraiser... pour gagner du temps ou pour pallier la non maîtrise d'un outil. Je crois qu'il essaie de jouer des qualités et défauts du numérique pour mettre en œuvre peut-être un process avant de mettre en œuvre un projet. 
Il y a de ça à l'Ensci, parce que globalement on est assez peu limité dans l'emploi des matériaux et des techniques, dès lors on se donne la possibilité de faire autre.
[Arca pourrait m'apporter beaucoup dans ce raisonnement, savoir ce qu'il pense du travail du designer, du rôle des nouvelles technologies dans la conception...]